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28.12.2006

Vandana Shiva, la pasionaria de l’or vert

Depuis vingt ans, l’Indienne Vandana Shiva, physicienne de formation devenue militante écologiste, défie l’OMC et les multinationales du monde entier qui tentent d’accaparer les plantes, les forêts ou l’eau de son pays.


« La José Bové indienne ». C’est ainsi que ses détracteurs surnomment Vandana Shiva.


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Photo Sixtine Dubly

C’est un café aux murs ocre, aux faux airs de vieille droguerie coloniale. Sur le comptoir trône une impressionnante collection de graines, fruits et feuilles séchées. Pas une simple lubie de décoration, non : la maîtresse des lieux, Vandana Shiva, est considérée comme la plus grande experte mondiale en matière de lutte contre la biopiraterie - une pratique qui consiste à breveter illégalement le vivant. " Docteur Shiva " affiche fièrement ce "tout petit échantillon du patrimoine naturel de la nation indienne". Cette quinquagénaire plantureuse nous explique le menu avec véhémence : "Du thé de l’Assam, menacé par les variétés chinoises vendues à prix cassés, des gâteaux au bon sucre de canne du Kerala... " Elle défie depuis vingt ans les multinationales du monde entier : Suez, Monsanto et Coca-Cola, entre autres, ont fait les frais de sa fougue militante.

Promise à un destin d’ingénieur nucléaire, Vandana Shiva change vite son fusil d’épaule. Après un doctorat en physique, elle fait ses débuts au sein de Chipko, une grosse ONC luttant contre la déforestation : elle invente la technique du tree hugging, qui consiste à s’arrimer à un arbre pour empêcher son abattage... et tombe définitivement dans le chaudron du militantisme écolo. En 1982, elle crée la Research Foundation for Science, Technology and Ecology (RFSTE). Son credo : protéger les richesses naturelles indiennes de la convoitise des grandes firmes occidentales.

"La biopiraterie, ce pillage systématique de la nature, est devenue une pratique courante, voire normale pour certains", s’indigne-t-elle. Il est vrai qu’avec ses trente-deux écosystèmes différents l’Inde est une vraie caverne d’Ali Baba des plantes. Aujourd’hui, labos pharmaceutiques et géants de l’agroalimentaire ont saisi le potentiel de cet "or vert" : ils prélèvent des échantillons végétaux pour les analyser, les breveter et les rentabiliser sur le marché occidental. Ne reste plus aux pays d’origine de ces juteuses trouvailles qu’à ramasser les miettes... Il existe pourtant une Convention internationale sur la biodiversité, qui reconnaît le droit souverain d’un peuple à disposer de ses ressources naturelles et qui stipule qu’une partie des bénéfices engendrés par l’exploitation desdites ressources doit être reversée au pays d’origine. Sauf qu’une bonne partie des pays développés (dont les Etats-Unis) refuse de signer ce traité.

" CHASSEUSE DE BREVETS INIQUES "

Cette privatisation abusive - et galopante - du savoir hérisse Vandana Shiva : " C’est simple, 80% des Indiens satisfont leurs besoins en matière de santé grâce aux plantes médicinales qui poussent un peu partout et qu’ils peuvent cueillir librement, explique-t-elle. Et 83% de l’agriculture est constituée d’exploitations de moins de 2 hectares, qui ne résisteraient pas à une extension du business des licences. " Au fil des ans, Vandana Shiva devient une redoutable "chasseuse de brevets iniques". Dès 1995, elle met des bâtons dans les roues à RiceTec, une major américaine qui lorgnait sur le riz basmati. Elle finit par obtenir gain de cause, en 2001.
Vandana Shiva maîtrise aussi à la perfection les techniques du militantisme moderne : une capacité innée à convoquer les médias, à utiliser les pétitions sur Internet, à mobiliser les réseaux internationaux.., voire à faire basculer la donne politique. Sur l’affaire du riz basmati, elle a violemment bousculé le gouvernement indien, qui aurait volontiers laissé faire. En 1998, elle a fait capoter le passage d’une loi sur les brevets, l’Indian Patent Act, qu’elle jugeait un peu trop accommodante.

Désormais, la réputation de trouble-fête institutionnelle de Vandana Shiva dépasse les frontières. Et l’OMC, dont elle conspue dès que possible les pratiques "impérialistes", est devenue sa bête noire. Dans ses ouvrages-manifestes, elle assure démonter la mécanique perverse engendrée, selon elle, par l’organisation, et surtout par ses accords Trips (protection de la propriété intellectuelle), qu’elle accuse de protéger, contre tout bon sens économique et écologique, les bénéfices de Wall Street. "Les Trips ne sont rien de plus qu’une extension planétaire des lois américaines", s’indigne celle que les décideurs de Davos surnomment " la José Bové indienne ".

Aujourd’hui, Vandana Shiva partage son temps entre ses conférences à l’étranger et deux nouvelles affaires, plus brûlantes que jamais. Tout d’abord, l’arrivée en Inde des OGM de Monsanto. Pour encourager les agriculteurs à gérer leurs propres ressources, Docteur Shiva a créé le réseau Navdanya, un tissu de douze banques de graines communautaires : plus de 2000 fermiers y ont déjà adhéré, et certains sont même allés mettre le feu à plusieurs reprises à des essais de champs OGM.

Enfin, elle s’est lancée dans une lutte sans merci contre la privatisation de l’eau, "ce crime commis par l’État indien qui dresse des barrages et les majors qui détournent les cours d’eau". En ligne de mire : Suez, qui s’apprête à détourner 635 millions de litres du Gange pour les vendre à la ville de Delhi. Et Coca-Cola, qui a construit 55 usines au Kerala, pompant chacune 1,5 million de litres d’eau. A la source, les réserves sont épuisées sur des dizaines de kilomètres carrés. Les villageois se disent prêts à prendre les armes pour récupérer leur eau. Et Docteur Shiva tout aussi prête à monter au créneau.
Il faudra le faire avant l’été, car en août, c’est décidé, elle prend des vacances. Quoique. Vandana Shiva aimerait bien aller se reposer dans sa maison de Dehra Dun, dans l’Uttar Pradesh... "Mais ici, précise-t-elle avec malice, on dénombre 242 variétés de riz et plus de 20 types de blé différents, alors je finis par être toujours en alerte. " On se demande bien qui pourra l’arrêter.

Article de Cécile Allegra paru dans Le Monde 2

LIRE VANDANA SHIVA
- La Biopiraterie ou le pillage de la nature et de la connaissance (1996). Traduit de l’anglais par Denise Luccioni. Alias, etc. 2002, 165 p., 18 euros
- La Guerre de l’eau (2002), Parangon, 2003, 126 p., 13 euros
- Le Terrorisme alimentaire, Fayard, 2001, 192 p., 18 euros
- Site lnternet : www.vshiva.net (en anglais)